Cent Mille Milliards de Queneau à la Maison du Livre

zazie

Vernissage le 12 novembre à 18h30

L’exposition est visible : du 13 novembre 2009 au 31 janvier 2010

les mercredis de 14h à 19h, les jeudis et vendredis de 14h à 17h

et les samedis de 10h à 13h ou sur rendez-vous.

Entrée libre.

Raymond Queneau, né au Havre le 21 février 1903, est considéré aujourd’hui comme un des grands auteurs français du vingtième siècle.

Personnage fascinant aux multiples facettes et en perpétuel questionnement, il fut simultanément – ou presque – romancier, poète, mathématicien, traducteur, philosophe, peintre, directeur éditorial, humoriste, scénariste, chansonnier, académicien, critique, satrape.

Il joua un rôle essentiel dans plusieurs mouvements intellectuels et littéraires. En 1924, Raymond Queneau rencontra le chef de file des surréalistes, André Breton, et s’engagea corps et âme dans le mouvement. Il y rencontra aussi sa future femme Janine, belle-soeur de Breton, avec lequel il se brouillera irrémédiablement en 1929.

En 1933, son premier roman : Le Chiendent, sera couronné par le “Prix des Deux Magots.”

En 1938 il entre aux éditions Gallimard comme lecteur et traducteur d’anglais. Trois ans plus tard il y sera nommé secrétaire général.

À la Libération, il fréquente Saint-Germain-des- Prés, en compagnie de son ami Boris Vian. Exercices de style (1947), son premier grand succès public, est un livre singulier qui raconte 99 fois la même histoire, de 99 façons différentes. La même année, il publie On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara.

Son poème C’est bien connu est, à l’initiative de Jean-Paul Sartre, repris par Juliette Greco sous le titre Si tu t’imagines et, mis en musique par Joseph Kosma, devient le tube de l’année 1949. D’autres de ses textes sont inerprétés par les Frères Jacques. Il rejoint le Collège de ‘Pataphysique en 1950. En 1954, Gaston Gallimard lui confie la direction éditoriale de l’Encyclopédie de la Pléiade.

En 1959, il connait la consécration grâce à Zazie dans le Métro, adapté par Louis Malle pour le grand écran.

Lors de la réunion du 17 avril 1961, le président de séance du Collège de ‘Pataphysique, Raymond Queneau, Transcendant Satrape et Grand Conservateur de l’Ordre de la Gidouille, annonce avec François Le Lionnais la mise en chantier d’un Dossier du Collège consacré à l’OuLiPo : Ouvroir de Littérature Potentielle. C’est au cours de cette séance qu’il définira les oulipiens comme des « rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir.”

En 1976, Raymond Queneau meurt à Paris à 73 ans.

La galaxie Queneau

L’exposition, conçue comme un parcours chronologique et thématique, nous propose de découvrir un peu de la galaxie Queneau, de faire un bout de chemin en sa compagnie, de rire et de réfléchir aux côtés de cet esprit curieux et inquiet.

Nous accorderons une large place à ses rapports avec les peintres et la peinture, qu’il pratiqua lui-même assidument surtout dans les années 1946-1948. Un choix de gouaches et d’huiles provenant du Centre de Documentation Raymond Queneau de Verviers seront ainsi exposées pour la première fois depuis bien longtemps.

Queneau entretint de nombreux rapports avec le cinéma ; il fut scénariste et acteur, et se servit également de l’écriture cinématographique dans nombres de ses écrits. Notre partenariat avec la Cinematek nous permettra de voir ou revoir Zazie dans le métro, Le dimanche de la vie ou encore Landru (dans lequel Queneau apparaît sous les traits de Clémenceau). Mais aussi des courts-métrages, tels Arithmétique à l’humour absurde et pince-sans-rire et l’étrange documentaire Le Chant du styrène, réalisé par Alain Resnais.

Nous vous présenterons également la « Machine-à-Lire les Cent mille milliards de poèmes » de Robert Kayser. Ce petit ouvrage publié en 1961 chez Gallimard permet à tout un chacun, selon les mots mêmes de Queneau dans sa préface, de « composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers bien entendu. C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre). »

Mon M3 est lui aussi une “Machine-à-lire” la combinatoire : il propose au regard les cent mille milliards de possibles sonnets : il suffit à chacun, à sont rythme et en se déplaçant autour de la sculpture, de lire successivement n’importe quel premier alexandrin, ensuite n’importe quel deuxième, et troisième, etc.
La totalité est présente là
. R.K.

Queneau a souvent été considéré comme un auteur drôle, mais pour qui fait l’effort de lire un peu entre les lignes il y a aussi la poésie, la philosophie, la métaphysique. A travers les écrits et les citations, les manuscrits et les correspondances – notamment avec André Blavier – on découvrira aussi l’homme dans ses dimensions intimes et tourmentées.

Queneau, c’est aussi la belle époque de Saint- Germain-des-Prés ; il a connu Boris Vian, Sartre, Bataille, Miró, Picasso, Gréco… Nous les rencontrerons aussi, au fil d’affiches et de photos originales.

Et pour le reste ? Des éditions rares, des documents inédits. Des dessins, des peintures. Et des livres, des adaptations, des BD, dans toutes les langues et de tous les continents.

Des conférences, rencontres musicales et théâtrales, des tables rondes et ateliers d’écriture, seront organisés durant les deux mois et demi d’exposition, ainsi qu’un petit festival centré sur les rapports de Raymond Queneau avec le cinéma.

Cet événement est organisé par la Maison du Livre, à l’initiative et sous la direction de Christian Hublau. Nous n’aurions pu le mener à bien sans le soutien, les conseils, le partenariat et les contributions de nombreuses personnes et associations, parmi lesquelles nous remercions tout particulièrement :

Jean-Michel Pochet, Jean-Marie Klinkenberg, Andrée Blavier et Guy Jungblut, Suzanne Bagoly (Centre de Documentation Raymond Queneau de Verviers), Bob Vanantwerpen (Galerie Utopia à Damme-Sijsele), Tonie de Waele et Laurent De Maertelaer (la Cinematek), Robert Kayser, Marie-Claude Cherqui, Florence Géhéniau, le Dr Lichic et Bertrand Sassoye (l’OuBreCPo), Karel Logist, Henry Landroit, et nos collègues de la Bibliothèque communale de Saint-Gilles. Merci à tous ceux qui nous ont accompagnés sur ce chemin et bienvenue à ceux, qui sait, qui nous rejoindront peut-être encore d’ici le 31 janvier pour approfondir cette belle aventure !

Un catalogue non exhaustif de l’exposition sera disponible dans le courant du mois de novembre, conçu, réalisé et imprimé en partenariat avec la Revue Indications et les éditions l’Arbre à Paroles.

Les tourterelles (lecture Françoise ; tourterelles Christian)

Juliette Greco, Si tu t’imagines

Il pleut

vidéo : Zazie dans le métro (extraits)

vidéo : A comme Arithmétique

vidéo : Edition polonaise des “Cent mille milliards de poèmes”

L’art po (ORTF , 1965)

Videos Queneau sur les archives de l’INA

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=Raymond%20Queneau&num_notice=8&type_document=notice

Raymond Queneau (Jacques Bens)

RAYMOND QUENEAU
par Jacques Bens (Encyclopédie Universalis)

Derrière des lunettes souriantes et une œuvre ouvertement bon enfant, Raymond Queneau apparaît comme un écrivain mystérieux : pas enveloppé, mais rempli de mystère. Au moment même où l’on croit saisir une intention, une propriété, une morale, c’est tout autre chose qui se présente, chaque fil tirant sur le précédent. On ne sait jamais par quel bout le saisir, ou, plutôt, ce qui va jaillir de la boîte que l’on s’apprête à ouvrir.
Autre paradoxe ou, tout au moins, autre curiosité : cet écrivain, qui a traversé le surréalisme, la littérature engagée et le nouveau roman sans daigner se plier à aucune de ces modes, n’est cependant jamais passé pour un plumitif rétrograde. Il est resté tout au long de sa vie, et restera longtemps encore, un auteur résolument moderne.

Ce refus de la mode et du sérieux qui l’accompagne toujours a toutefois longtemps fait prendre Raymond Queneau pour un plaisantin – on disait parfois, poliment, un « humoriste », mais cela ne valait guère mieux.

Pourtant, cette œuvre souriante et grave, conduite avec rigueur et obstination à travers d’assez grandes difficultés dans l’attente (puis sous le poids) d’un succès tardif, fait de Raymond Queneau un écrivain exemplaire.

« Je naquis au Havre un 21 février 1903… »

Né au Havre, où ses parents possédaient une boutique de confection et de mercerie, Raymond Queneau fréquente le lycée de la ville jusqu’à son baccalauréat. En 1920, il se rend à Paris pour préparer une licence de philosophie. En 1924, Pierre Naville le fait entrer au groupe surréaliste. D’octobre 1925 à février 1927, il effectue son service militaire dans les zouaves et participe, de ce fait, à la guerre du Rif. En 1928, il trouve du travail comme employé de banque et collabore aux activités de la rue du Château, où se réunissent les dissidents (Prévert, Duhamel, Tanguy) du groupe surréaliste. En 1929, il rompt avec André Breton pour des raisons uniquement personnelles (il évoquera cette période quelques années plus tard dans Odile). En 1932, il fait un voyage en Grèce, au cours duquel il commence à écrire Le Chiendent, roman qui paraît en 1933. Dès lors, la vie de Raymond Queneau s’efface derrière son œuvre. En voici les pulsations principales.

En 1937, paraît Chêne et chien, important recueil de poèmes. En 1938, Queneau entre au comité de lecture des éditions Gallimard. En 1945, il crée, avec Michel Gallimard, l’Encyclopédie de la Pléiade, qu’il dirigera pendant trente ans. En 1949, Yves Robert met en scène Exercices de style, et Juliette Gréco rend célèbre Si tu t’imagines. En 1951, Queneau est élu à l’Académie des Goncourt, et admis au Collège de ‘Pataphysique. En 1953, il écrit les dialogues du film Monsieur Ripois, de René Clément. En 1959, paraît Zazie dans le métro, qui connaît un succès considérable et inattendu. En 1960, suite à la publication de Cent Mille Milliards de poèmes, il fonde, avec François Le Lionnais et quelques amis, l’Ouvroir de Littérature Potentielle (OuLiPo). En 1968, paraît Le Vol d’Icare, son dernier roman, puis, en 1973, Le Voyage en Grèce, recueil d’articles publiés, pendant les années trente, dans différentes revues. Son dernier livre, Morale élémentaire, paraît en 1975 : c’est un recueil de poèmes à la fabrication énigmatique. Raymond Queneau meurt, le 25 octobre 1976, à Neuilly-sur-Seine.

Première prose, premiers vers

Raymond Queneau reprenait volontiers à son compte la remarque de La Fontaine : « J’écris des poèmes comme un pommier produit des pommes. » On pourrait étendre cette image à l’ensemble de son œuvre. En effet, celle-ci a poussé, dans une époque bien précise, dans une terre littéraire parfaitement définie : elle est le fruit de cette époque et de ce sol. Mais elle se développe à sa manière, sans se laisser influencer par les va-et-vient de la mode : le goût de ses pommes dépend évidemment du terroir et du climat, mais elles ne sentiront jamais l’orange ni le melon.

Ce phénomène est assez curieux pour qu’on s’y arrête un instant : Queneau est le seul écrivain qui, ayant fréquenté le groupe surréaliste (orthodoxe) pendant cinq ans, n’en ait retenu aucune influence. Bien mieux : il en a tiré la conviction définitive que ce n’est pas du tout comme cela qu’il convenait d’écrire. Les auteurs qui, dès ce moment-là, l’ont le plus directement influencé sont Flaubert, Joyce et Faulkner. Quelques poèmes, pourtant, plus tard recueillis dans Les Ziaux, peuvent faire songer à l’approche discrète d’un univers rêveur.

En fait, le premier ouvrage publié par Raymond Queneau, Le Chiendent (1933), manifeste sans ambiguïté deux préoccupations profondément étrangères aux surréalistes et qui ne l’abandonneront jamais : le souci de la construction romanesque et l’attention méthodique portée au langage (il faudrait dire : aux langages). Le Chiendent est né d’un projet singulier : celui d’une transposition du Discours de la méthode en français moderne. Bien entendu, il ne reste à peu près rien de cette chimère initiale, hormis l’illustration romanesque, subtile et délectable, du Cogito ergo sum.

Il est impossible de résumer l’intrigue du Chiendent, roman touffu où foisonnent les personnages, où s’enchevêtrent les situations. Une partie de l’histoire tourne autour d’une porte mystérieuse, détenue par un sordide brocanteur, puis court derrière un hypothétique trésor. Dès ce premier roman, Queneau met au point un style « parlé » qui lui est déjà personnel, différent de celui de Céline (qui, d’ailleurs, n’est qu’à lui) et de celui de la rue (qui, d’ailleurs, n’est pas un mais mille). En fait, il faudrait préciser davantage : le style de Raymond Queneau ne réside pas tant dans une forme, syntaxique et lexicale, du français populaire que dans la façon très nuancée dont il introduit ledit français populaire dans une langue fort bien écrite, et même sévèrement châtiée. Cet apport de tournures et de vocables nouveaux présente deux avantages, entre autres : un enrichissement du matériau dont dispose l’écrivain ; de multiples possibilités de ruptures de ton.

Ces ruptures de ton sont nécessaires à Raymond Queneau, d’abord parce que c’est un procédé qui l’amuse, mais surtout parce qu’elles s’intègrent fort bien à son souci d’une construction très élaborée. Le « plan » du Chiendent n’a aucunement été confié au hasard : quatre-vingt-onze sections (13 × 7), dont chacune occupe une place parfaitement définie ; entrées et sorties des personnages, déroulement des péripéties, développement des situations, tout est soumis à des règles d’arithmétique (élémentaire) et de symétrie.

Un tel projet aurait pu donner, entre les mains d’un écrivain médiocre, un roman sec et plat. Raymond Queneau en a fait un chef-d’œuvre d’intelligence et de grâce, de drôlerie, de tendresse et de cruauté.

Le premier recueil de vers de Queneau, Chêne et chien, a été publié en 1937. C’est un ouvrage curieux, dans lequel on trouve des souvenirs d’enfance et de jeunesse, le récit d’une psychanalyse puis celui d’une fête au village. Dans ce recueil, qui se sous-titre « roman en vers », le poète rejette, d’une manière à la fois éclatante et modeste, vingt ans de terrorisme surréaliste et un demi-siècle de verroterie sophistiquée. Usant d’une écriture volontairement terne et banale, ne décrivant que les faits les plus ordinaires, parfois jusqu’au plus trivial, il retrouve les traces d’une poésie quotidienne qui n’apparaissait plus en 1930 (et jusque vers 1970) que dans les chansons.

On peut considérer que Le Chiendent et Chêne et chien représentent les fondements de toute l’œuvre romanesque et poétique de Raymond Queneau : on y trouve déjà, au moins en germe, tout l’éventail de ses curiosités, de ses soucis, de ses humeurs ; on y trouve aussi, et pas du tout en germe mais très au point, les différents procédés d’écriture qu’il n’abandonnera jamais.
Un outil de choix : le langage

La curiosité de Raymond Queneau est immense : elle s’étend à tous les domaines de la science, avec une préférence marquée pour les mathématiques. Cette disposition encyclopédique réunit notamment deux penchants complémentaires : le goût pour l’acquisition du savoir et l’intérêt pour les méthodes de la découverte. Le deuxième point est naturellement essentiel : c’est lui qui fait de Raymond Queneau un esprit scientifique véritable, et non un compilateur du type Bouvard et Pécuchet. On se gardera de négliger cet aspect de sa personnalité qui l’a conduit à diriger l’Encyclopédie de la Pléiade. Enfin, on se souviendra, toujours à ce propos, de la jolie question posée dans Odile : « Quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ? »

C’est au langage, qui allait devenir son principal outil de travail, que la curiosité de Queneau s’est appliquée avec le plus de constance et de pénétration. C’est aussi cet aspect de son art qui a le plus vivement frappé les critiques. Tous ses commentateurs, et ils commencent à devenir nombreux, ont insisté sur le « français parlé » de Queneau, et plus précisément sur ce qui leur sautait immédiatement aux yeux : les trouvailles phonétiques, comme Polocilacru (Le Dimanche de la vie) et le célèbre Doukipudonktan sur quoi s’ouvre Zazie dans le métro.

Il est bien vrai que le langage de Queneau constitue un apport dont il est peu d’exemples dans la littérature contemporaine. Comme toutes les propositions réellement révolutionnaires, il joue sur deux niveaux : le corrosif et le bâtisseur. Le corrosif traque les lieux communs, fanfaronnades et vacuités, les met en évidence avec malice, les rend inutilisables à jamais. Le bâtisseur offre de nouvelles formes d’écriture, plus directes, plus efficaces ou plus subtiles.

Allant jusqu’au bout de ce souci, en 1960, avec son ami le mathématicien François Le Lionnais, Raymond Queneau fonde l’Ouvroir de Littérature Potentielle, qui se propose de créer de nouvelles « structures » poétiques et romanesques (de nouvelles formes fixes, comparables au sonnet, par exemple, ou des contraintes analogues à la règle des trois unités). L’OuLiPo, dont les membres actuels continuent à travailler dans le même sens, ne fut pas un simple « club littéraire » de plus, mais une création véritable : l’œuvre de Raymond Queneau la plus insaisissable et la plus riche.
Le romancier

L’évidente importance des recherches et des découvertes langagières dans le travail de l’écrivain a conduit la plupart des analystes à négliger ses exceptionnelles qualités de romancier : Queneau est un admirable créateur de figures et un merveilleux conteur d’histoires.

Ses personnages sont divers, bien qu’on puisse les répartir en deux familles assez homogènes : les héros et les gens ordinaires. Pour aller vite, nous dirons que les héros, ce sont ceux qui pensent : ils ne pensent pas forcément comme leur auteur, mais enfin ils font fonctionner leur cervelle, comme un outil d’investigation. Les gens ordinaires sont rebelles à tout effort cérébral, et absorbent benoîtement les idées des autres quand elles parviennent jusqu’à eux.

Il faut ici réserver un paragraphe particulier aux personnages féminins. Les « héroïnes » sont décrites par Queneau avec une force et une tendresse peu communes. Ainsi, c’est presque toujours à leur énergique obstination que les hommes (leurs maris, leurs amants) doivent leur salut. C’est le cas d’Odile (Odile), de Noémi (Les Enfants du limon), d’Annette (Un rude hiver), de LN (Le Vol d’Icare). Mieux, même : en y regardant de plus près, on découvrira que les femmes que l’on peut tenir pour « ordinaires » jouent elles aussi, dans leur ménage ou leur famille, un rôle déterminant : Sidonie Cloche (Le Chiendent) et Julia (Le Dimanche de la vie) sont les éléments moteurs des romans qu’elles habitent.

Ces personnages, Queneau les place dans des situations généralement insolites, pleines de développements nombreux et de péripéties surprenantes. Plusieurs de ses romans présentent même différentes intrigues enchevêtrées, ce qui les rend impossibles à résumer : c’est le cas du Chiendent et de Pierrot, déjà cités, mais aussi des Derniers Jours, des Enfants du limon, de Saint-Glinglin. On remarquera également qu’en un temps où les écrivains « sérieux » abandonnaient volontiers les émotions sentimentales aux auteurs populaires, Raymond Queneau publiait, avec Odile et Un rude hiver, deux romans d’amour graves, profonds et bouleversants.

On ne peut pas quitter le chapitre des personnages sans observer que, parmi d’autres, plus fugitives, une question têtue court d’un livre à l’autre, de la prose à la poésie, et c’est : « Qu’est-ce qu’un personnage de roman ? » Cette question, qui forme la trame du Chiendent, se trouve explicitement posée dans Le Vol d’Icare. On observera que Raymond Queneau, en écrivain rebelle à toute confession publique, a subtilement déplacé le traditionnel problème d’identité, devenu, sous la forme : « Mais qui suis-je donc ? » le pont-aux-ânes des littérateurs contemporains.

Une morale

Malgré la méfiance que professait Raymond Queneau à l’égard des faiseurs de systèmes et le peu d’empressement qu’il mettait à donner des leçons, il est clair que l’on peut distinguer, dans son œuvre, l’ombre d’une morale : c’est là le propre de tout univers cohérent, qu’il soit réel ou imaginaire. Cette morale, assez curieusement, ne coïncide pas tout à fait avec celle de la société des hommes. Cet écrivain réaliste ne restitue pas le monde tel qu’il est : il le corrige. Mais, comme il le corrige par de simples (quoique pas innocentes) omissions, ce qu’il nous en montre nous paraît parfaitement authentique.

Par exemple, il n’y a pas un seul salaud dans cette œuvre qui fait vivre pourtant des centaines de personnages – en réalité, il y en a un : Bébé Toutout, le gnome diabolique du Chiendent ; et ce n’est pas exactement un homme.

Je crois qu’il faut faire ici la part de la malice : Queneau choisit, parce que c’est plus agréable, de ne parler que des gens sympathiques, de ceux qu’il aurait du plaisir à fréquenter. Il fait même un instant semblant de croire aux rossignols humanistes, et que tous les hommes sont de bonne volonté. Mais il laisse traîner, ici ou là, un signe révélateur, un indice de sa fausse naïveté.

Le mot « malice » est préférable au mot « humour », et pas seulement parce que, de celui-ci, on use à tort et à travers. L’humour est plein de replis ombreux, d’âcres touffeurs et de ricanements que l’on ne découvre jamais au fond des choses, chez Queneau. C’est peut-être à son ascendance campagnarde qu’il doit cela : les paysans, même les plus rusés, sont doués d’une trop bonne humeur pour avoir de l’humour ! La malice, en revanche, convient tout à fait à leur façon de voir, de comprendre et de raconter les choses. Enfin, si l’on se posait sérieusement la question, on pourrait se reporter à l’article « L’Humour et ses victimes », publié en 1938 dans Volontés, et repris, trente-cinq ans plus tard, dans Le Voyage en Grèce. Il ne résout pas le problème : il jette le lecteur de bonne foi dans une saine perplexité, ce qui est bien préférable.
Le dernier envol

De 1952 à 1960, Raymond Queneau a écrit les dialogues de plusieurs films : outre Monsieur Ripois, de René Clément, on peut citer La Mort en ce jardin, de Luis Buñuel, et Le Dimanche de la vie, de Jean Herman, tiré de son propre roman. Malgré le grand amour qu’il a toujours manifesté pour le cinématographe (et qui se matérialise dans Loin de Rueil), il ne semble pas que cette activité ait entièrement répondu à son attente. On peut supposer qu’un esprit aussi précis, un artisan aussi pointilleux, n’allait pas supporter longtemps la sympathique mais épuisante approximation qui accompagne souvent le travail des cinéastes.

Le dernier roman de Raymond Queneau, Le Vol d’Icare, n’est pas seulement le dernier. Il semble qu’au faîte d’une œuvre nombreuse et dense, l’écrivain ait voulu réunir tout ce qu’il savait faire et tout ce qu’il aimait en un somptueux bouquet final. On y remarquera, en effet, que ce livre conçu comme un scénario de film est très soigneusement construit ; que son écriture utilise le mode du récit, très elliptique, et des dialogues qui ressemblent à ceux du cinéma ; que l’on y trouve des personnages fort divers, dont un héros en voie de développement et plusieurs femmes énergiques ; que la présence de l’Exposition universelle de 1889 symbolise la passion encyclopédiste, et l’affrontement entre les écrivains, la passion littéraire…

Enfin, Raymond Queneau apporte une héroïque réponse à l’obscure question sur la nature et l’identité du personnage de roman, une réponse mélancolique et fière, celle-là même que l’on pouvait attendre et que l’on n’espérait pas : c’est celui qui s’envole et qui meurt à la fin.
Auteur : Jacques BENS


Bibliographie

Sauf indication contraire, les ouvrages ont été publiés à Paris par les éditions Gallimard. Œuvres complètes, 3 vol., C. Debon éd., coll. La Pléiade, dep. 1989.

Poèmes

Chêne et chien, 1937 ; Les Ziaux, 1943 ; L’Instant fatal, 1946 ; Si tu t’imagines (édition collective), 1951 ; Cent Mille Milliards de poèmes, 1961 ; Morale élémentaire, 1975.

Romans

Le Chiendent, 1933 ; Les Derniers Jours, 1936 ; Odile, 1937 ; Un rude hiver, 1939 ; Pierrot mon ami, 1942 ; Loin de Rueil, 1944 ; Saint-Glinglin, 1948 ; Le Dimanche de la vie, 1952 ; Zazie dans le métro, 1959 ; Les Œuvres complètes de Sally Mara, 1962 ; Les Fleurs bleues, 1965 ; Le Vol d’Icare, 1968.

Recueils d’articles
âtons, chiffres et lettres, 1950 ; Bords, Hermann, 1963 ; Le Voyage en Grèce, 1973 ; Contes et propos, 1981 ; Journal 1939-1940. Philosophes et voyous, 1986 ; Traité des vertus démocratiques, 1993.

Le chant du styrène

Le chant du Styrène de Alain Resnais France / 1957 / 35mm / vo.fr / 14 minutes A partir d’une commande de Pechiney d’un film sur la fabrication du styrène, Alain Resnais réalise – avec le concours du commentaire de Raymond Queneau – un poème cinématographique éblouissant. “Jamais je crois, depuis ceux d’Eisenstein, un film n’a été aussi scientifiquement médité… Le chant du Styrène, c’est quatorze mois de travail pour un film de quatorze minutes sur les matières plastiques. C’est aussi un texte de Raymond Queneau. (…) introduisant le fameux décalage cher à Renoir. (…) Des plans si profondément rivés les uns dans les autres – malgré l’absence de tout personnage vivant et donc en se privant de la facilité de raccords dramatiques – une centaine de plans si harmonieusement soudés qu’ils donnent la fantastique sensation de n’être qu’un long plan-séquence, un seul et jupitérien travelling dont le phrasé prodigieux n’est pas sans évoquer les cantates de Jean-Sébastien Bach”

Jean-Luc Godard dans Les Cahiers du Cinéma, n°92